À la
lecture des journaux, toute personne serait portée à croire que le phénomène
de la surpopulation carcérale est récent. Depuis quelques années, le sujet
revient ponctuellement dans les médias. Si on se soucie peu de l’impact de
la surpopulation sur les conditions de vie des personnes incarcérées, on
parle surtout de la surcharge de travail des agents correctionnels et des
coûts reliés aux transferts fréquents de personnes incarcérées.
Mais
la surpopulation n’est pas un phénomène nouveau et n’est pas unique au
Québec. Dès le début du 20e siècle, on parle de la surpopulation carcérale
et de la nécessité de construire une nouvelle prison : la prison de Bordeaux
(Montréal). Sa construction fut réalisée afin de régler le débordement de
la prison du Pied-du-courant, qui s’est manifesté dès 1869. La
surpopulation et la dégradation de l’établissement « ont incité plusieurs à
demander l’agrandissement ou la construction d’une nouvelle prison »1.
Cette situation n’est pas sans rappeler celle que nous vivons en 2008.
Une
recherche rapide dans les journaux permet de voir qu’en 1992, on parlait
également du problème de la surpopulation carcérale. Bref, si le phénomène
ne date pas d’hier, la solution aura toujours été la même : ajouter des
places en détention. Pourtant, malgré l’accroissement de la capacité
correctionnelle le problème demeure toujours. N’en tire-t-on pas de leçon ?
L’analyse du phénomène
Avant d’ajouter de nouveaux établissements correctionnels, il faut d’abord
et avant tout jeter un œil sur ceux existants. Pourquoi,
malgré l’ajout de 904 places entre
1996 et 2009, les prisons demeurent-elles remplies à pleine
capacité? Pour répondre à cette question, il faut regarder quelles sont les
causes de la surpopulation carcérale.
Le
fait que nos prisons débordent ne peut s’expliquer par une criminalité
élevée puisque le taux de criminalité global suit une tendance à la baisse
depuis le milieu des années 90. Les motifs sont donc ailleurs.
Un
regard sur la composition de la clientèle correctionnelle nous offre une
première explication. Le nombre de personnes condamnées dans les prisons
n’a pas augmenté. Au contraire, de 1985 à 2005 au Canada, il est passé de
13 467 à 9 830. Or, il n’en est pas de même pour les personnes
incarcérées en attente de leur procès.

Actuellement, la moitié des personnes incarcérées au Canada et au Québec
sont des « prévenus ». En vingt ans, la proportion de personnes prévenues
est passée de 20 à 50%. Alors que notre système de justice est basé sur la
prémisse qu’une personne est innocente jusqu’à preuve du contraire, on peut
se questionner à l’effet qu’autant de personnes se retrouvent à grand frais
derrière les barreaux.
Normalement, on ne devrait emprisonner ces personnes que lorsqu’elles
représentent une réelle menace à la sécurité du public. Pourtant, à défaut
d’avoir les moyens de payer une caution et faute d’alternatives, bon nombre
de personnes se voient contraintes d’être incarcérées avant même de savoir
si elles sont reconnues coupables ou non.
Le
refus de plus en plus fréquent de remise en liberté sous caution jumelé à la
complexité et la durée accrue des procès expliquent la surreprésentation des
« prévenus » dans nos prisons. Les crimes de violence ne représentant que
11,5% des crimes commis (pour la même année)2, on peut douter que
toutes les personnes prévenues représentent une menace réelle pour la
sécurité publique.
La rétention de la population
La
réduction du nombre de personnes bénéficiant des programmes de réinsertion
sociale (1/6) et de la libération conditionnelle (1/3) explique également la
surpopulation carcérale.
Le
nombre de détenus en permission de sortir a chuté de 69% depuis 2000,
passant de plus de 1 000 personnes à 269 en 2006-2007. Nous sommes loin des
prisons à portes tournantes!

En
raison du retard dans l’évaluation des personnes contrevenantes (plusieurs
n’ont toujours pas de plan d’intervention au 1/6 de leur sentence!) et faute
de programmes adéquats, les personnes détenues quittent les établissements
de détention à la fin de leur sentence sans aucune amélioration de leur
comportement délictuel.
L’idée n’est pas d’utiliser les permissions de sortir comme moyen de gestion
des places en détention, mais plutôt de s’assurer qu’une personne ayant un
potentiel de réinsertion sociale ne voit pas sa réhabilitation compromises
dans un simple but de donner « bonne presse » au système carcéral, sans quoi
c’est la mission même des Services correctionnels que l’on renie.
Le recours élevé à
l’incarcération comme sanction
Le
problème de la surpopulation s’explique également par le recours à
l’incarcération, qui est plus élevé au Québec et au Canada comparativement à
plusieurs pays occidentaux. La peine de détention est devenue aujourd’hui
le centre de l’appareil pénal.
En
1996, le gouvernement québécois a mené une réflexion sur le sujet. Dans le
document Vers un recours modéré aux mesures pénales et correctionnelles,
on pouvait lire :
« que le Canada a recours à l’emprisonnement dans 29% des sentences
imposées, alors que dans les pays européens où l’on possède des données, ce
recours oscille entre 3,6% en Angleterre et 18,3% en France. Bref, au
Canada et au Québec, on utilise d’avantage l’incarcération pour solutionner
les problèmes de criminalité, comparativement aux pays d’Europe de
l’Ouest. […] Il n’y a pas de raison que le Québec continue de traiter la
criminalité en ayant recours à des mesures sentencielles aussi lourdes. »
3
La
volonté du gouvernement était donc de diminuer le recours à l’incarcération
et d’avoir ainsi moins de place en détention. « Moins de place en prison ne
signifie pas plus de laxisme mais démontre que la prison est davantage
réservée aux délinquants qui menacent la sécurité du public. »4
Pour
le ministère de la Sécurité publique (MSP), le système de justice pénal
devait s’autorégulariser et avoir davantage recours aux sentences
alternatives à la prison. Le ministère avertissait déjà « qu’il risque d’y
avoir un engorgement majeur du milieu correctionnel si rien n’est fait pour
diminuer les entrées, particulièrement en détention. Déjà avec ses 3500
places, le milieu carcéral souffre d’un problème de surpopulation
chronique. Ce phénomène sera amplifié si rien ne change avec tout ce que
cela comporte d’inconvénients et d’incongruité ».5
Les
solutions avancées à l'époque pour arriver à ces résultats étaient claires6 :
-
Assurer une
meilleure prise en charge sociale dans le règlement des conflits et des
problèmes qui aboutissent devant les tribunaux. « Éviter que des
personnes ayant des problèmes de santé mentale, par exemple, se
retrouvent judiciarisée à la suite d’actions troublant l’ordre public
dépendant de leur état ». On pense également aux personnes en situation
d’exclusion sociale, tel les sans abri « dont une proportion non
négligeable se retrouve en milieu correctionnel à la suite d’un délit
souvent relié à leur marginalité et leur inadaptation sociale ».
-
Privilégier le
traitement hors du système de justice pénal d’un plus grand nombre de
conflits. Certains délits réfèrent davantage à des questions de
moralité ou de mode de vie privée. Ceux-ci devraient par conséquent
être traités en société plutôt que de façon pénale. On pense entre
autre à la prostitution ou la consommation de drogues douces, que
certains pays ont décriminalisé.
-
« Développer le
réflexe de recourir aux mesures de nature civile, telle la suspension de
privilège et de permis, pour sanctionner un comportement
répréhensible. » Pour le MSP, il était « de plus en plus discutable de
retrouver dans les prisons québécoises des personnes ayant négligé de
payer leurs amendes. »
-
Promouvoir le
recours aux mesures pénales substitutives à la prison. « Dans de
nombreux cas, les peines d’incarcération mineures (utilisées au Québec
beaucoup plus que dans les pays occidentaux) pourraient faire l’objet de
mesure de remplacement. »
-
Mettre l’accent sur
la prévention du crime.
-
Finalement, faire
de l’incarcération une véritable mesure de dernier recours. « Autrement
dit, seuls les délinquants dangereux qui menacent la sécurité de la
population devraient se retrouver en prison et l'on devrait s'assurer
que l'emprisonnement cesse, dans les faits, d'être la peine de
référence. »
Le virage interrompu
Un
peu plus de 10 ans plus tard, qu’en est-il du virage correctionnel proposé?
En
1996, le gouvernement québécois ferme six prisons et en ouvre une
(Rivière-des-Prairies). Ces modifications ont réduit la capacité d’accueil
de l’ensemble des établissements de 3 904 à 3 801 places.7
Cette même année, une sanction alternative est mise en place :
l’emprisonnement avec suris.
Au
niveau de la suspension de privilèges et de permis, la loi sur le non
paiement d’amendes8 a été adoptée en novembre 2003. Le ministre
de la Sécurité publique de l’époque, Jacques Chagnon, affirmait que 150
places allaient être libérées suite à l’adoption de ce projet de loi.
Aussi, faut-il rappeler que la mise en vigueur de la loi sur le système
correctionnel n’a été réalisée qu’il y a un an. Il est encore trop tôt
pour voir ses effets.
Quelques pas ont été faits, mais le virage s’est arrêté là. Le recours
modéré à l’incarcération ne s’est jamais vraiment concrétisé, et ce, malgré
le fait que la criminalité ait poursuivi sa baisse constante.
À
preuve, malgré ses mesures, le recours à l’emprisonnement au Québec a grimpé
de 29% à 35% entre 1992 et 2006. Alors que l’on souhaitait réserver
l’incarcération aux crimes graves et violents, on constate que dans les cas
de vols de 5 000$ ou moins (qui représentent la majorité des infractions
contre les biens), 38% des personnes condamnées ont été incarcérées en 2006.
Au
Canada en 2005-2006, la grande majorité des peines de prison qui ont été
imposée concernaient des crimes sans violence. Cependant, « les personnes
qui commettent des crimes sans violence représentent [généralement] un
risque minime pour la [sécurité de la] population. Or, on les incarcère
dans des établissements que cette même population finance à grand frais. »9
A
regarder le traitement des faits divers dans les médias et les commentaires
de la population et, pire encore, de certains politiciens au sujet des
« sentences bonbons », force est de constater que l’incarcération est
demeurée la peine de référence.
Comme le soulignait le chroniqueur judiciaire Michel Auger :
« les prisons sont pleines à
craquer, le crime est en baisse, mais les politiciens ne cessent
d’alarmer la population dans un seul dessein de plaire à
l’électorat ». Ainsi, à force de parler à tort de « sentences
bonbons » et de « prisons à portes-tournantes », certains
politiciens réussissent à faire peur aux gens et ceux-ci finissent
par croire que « notre société est moins en sécurité. Pourtant,
tous les spécialistes vous le diront, les politiciens sont la
plupart du temps dans le champ »10.
En bref
L’Analyse des facteurs qui sont à la source du problème de la surpopulation
carcérale nous démontre que ce n’est ni une hausse de la criminalité, ni une
hausse de la population carcérale condamnée qui est à l’origine du
problème. Le recours abusif à la détention préventive, la rétention de la
population carcérale par la baisse du taux d’octroi de permission de sortir
et de libération conditionnelle ainsi que l’utilisation de l’incarcération
comme principale sanction pénale en sont les véritables causes.
L’abandon du virage correctionnel que le Québec s’était imposé en 1996 est
certainement à l’origine de l’engorgement du réseau correctionnel. Il est
plus qu’urgent de reprendre là où l’on avait arrêté.
D’or
et déjà, nous voyons que le problème peut être résolu en s’attaquant à ces
facteurs. Nul besoin d’ajouter des places en détention.
Sources :
1. LANDREVILLE,
Pierre et Ghislaine Julien. « Les origines de la prison de Bordeaux », dans
Criminologie,
Vol. 9, Nº1-2, 1976.
p. 11.
2. Statistiques
Canada.
3. Vers un recours modéré aux mesures pénales et correctionnelles, p. 5
4. Op cit,
p. 11
5. Ibid.
6. Op cit, p. 6 à 10.
7. Statisitiques correctionnelles 1996-1997, p. 28.
8. Loi modifiant le Code de la sécurité routière et le Code de procédure
pénale concernant la perception des amendes
9.
Gouvernement du Canada, Centre national de prévention du crime,
L’incarcération au Canada,
sur
http://dsp-psd.pwgsc.gc.ca/Collection/J73-6-1997F.pdf, consulté le 13
fév. 2008. p. 2
10.
AUGER, Michel. « La paranoïa judiciaire », dans
Le Journal de Québec,
23
novembre 2007.
Dossier surpopulation carcérale
État de situation
Un phénomène récurrent
Les causes de la surpopulation carcérale
Les conséquences
Les solutions au problème